Antoine Legastelois’s photographs

click on the address below to have a look at my photographs :

Antoine Legastelois’s photographs

Laisser un commentaire

Classé dans Uncategorized

La forêt, Murakami et les Japonais. 「日本人の森林」

Couverture originale de "Kafka sur le Rivage" 「海辺のカフカ」.

Bonjour,

A l’occasion de mon départ imminent pour le Japon qui me mènera dans la campagne du Kansai, dans la préfecture de Shiga près du lac Biwa, laissez-moi vous présenter un extrait du dossier sur l’œuvre de Haruki Murakami « Kafka  sur le rivage » que j’ai rédigé l’année dernière. Cet extrait traite de la forêt. La forêt a en effet une place essentielle dans le roman de Murakami. Elle est aussi la colonne vertébrale de l’archipel nippon et occupe toujours une place importante dans le cœur de ses habitants.

(La lecture et la compréhension de cet article peuvent se faire même sans avoir lu le roman et sans craindre que l’histoire soit entièrement révélée.)

Bonne lecture.

La forêt

Lorsque l’on visite le Japon moderne, on peut être frappé par ce sentiment d’oppression que ses villes semblant ne jamais se terminer peuvent provoquer. Traversons la vaste plaine du Kantô depuis la préfecture de Tochigi au nord, jusqu’à celle de Shizuoka au sud, tout en traversant Tôkyô, et l’on ne verra aucune campagne telle que le conçoivent les Français. Tout au plus, quelques rizières de 1 ou 2 hectares borderont la route ici et là et feront office d’espaces verts.

Pourtant, le Japon, archipel volcanique par excellence, voit prés de 70 % de son territoire occupé par les montagnes. Celles-ci, sont dotées d’une riche et épaisse forêt qui ne laisse guère la place à de grandes agglomérations. Ce n’est pas un mythe, les 127 millions de Japonais sont bels et bien regroupés dans leur majeure partie sur les côtes. Comptons déjà 30 millions rien que pour la mégapole de Tôkyô. D’ailleurs il est troublant d’observer sur un support tel Google Earth – qui offre une représentation par vue satellite du territoire japonais – la fracture entre ces montagnes aux couleurs vertes intenses et les agglomérations japonaises, vastes tâches grisâtres.

La place de la forêt dans Kafka sur le Rivage est essentielle. Tout au long des 630 pages du roman, elle est le cadre d’évènements qui changeront la vie de nombre de ses protagonistes. Elle apparait dès les chapitres 2 et 4 dans un Japon plongé dans la guerre. Un rapport de l’armée américaine nous présente cet épisode étrange survenu en 1944 dans les montagnes de la préfecture de Yamanashi à l’ouest de Tôkyô où 16 enfants, en classe de nature, se retrouvent inconscient, proche d’un état léthargique. Parti alors chercher des champignons ; tous, à l’exception de leur professeur, perdent connaissance. « Leur corps étaient mous, caoutchouteux, (…)  ils semblaient suivre des yeux quelque chose qui nous échappaient. Pas un objet, mais un événement dont ils étaient témoins » (p.23) cite le directeur de la clinique la plus proche. Au fil des investigations, on écartera l’hypothèse de l’intoxication alimentaire ou des essais chimiques d’une expérience militaire. Mais l’explication de cet incident troublant ne nous sera jamais contée par l’auteur. Soit, on en retiendra le nom du petit Tanaka, seul enfant à être resté sérieusement dans cet étrange coma durant 3 semaines et à en avoir subi des séquelles, au point d’en oublier comment lire et écrire.

Ce Tanaka, nous le redécouvrons une bonne cinquantaine d’année plus tard, dans le corps d’un vieil homme sans réelle personnalité, ayant ni amis, ni mêmes souvenirs.

La forêt refait son apparition dans le roman prés de la ville de Kôchi dans le sud de Shikoku lorsque Ôshima amène Kafka dans sa résidence. Cette cabane est en effet située au cœur de la forêt dans une petite clairière. Ces 4 jours passés seul dans la forêt seront l’occasion pour Kafka d’entamer plus en profondeur son voyage intérieur, une initiation qui va dans la continuité de sa quête pour devenir le garçon de 15 ans le plus courageux du monde. Ici, la forêt n’est plus un lieu ayant « quelque chose d’intime, de grande sérénité » comme le décrivit l’enseignante de 1944 dans son interrogatoire. Elle est profonde, dangereuse, peuplée de « plantes inquiétantes dotées d’une véritable force physique, qui rependent leur souffle délétère sur les humains qui s’aventurent près d’elles, les fixent comme si elles avaient repérée une proie (…). » La forêt vit. Kafka se sent observé dans la nuit. « Cette forêt évoque une obscure magie préhistorique. Les arbres règnent sur ces bois, tout comme les créatures vivant au fond des océans règnent sur les abysses. » (p.181). Elle est un univers hostile à l’homme. Elle est d’ailleurs aussi hostile à la modernité qui la ronge par son avancée territoriale. Les occupations de Kafka lors de son séjour dans la cabane se limiteront à la lecture et l’écoute de son baladeur car la forêt ne souhaite pas la modernité ; aussi la radio et le téléphone portable n’y sont pas tolérés. Kafka comprend que la forêt a ses propres règles et qu’elle est prête à accepter des hôtes si ceux-ci les respectent.

C’est à la fin du roman, dans cette même forêt de Kôchi que l’histoire révèle (quelques uns) de ses secrets. Mais est-ce réellement la même forêt ? Il n’est d’ailleurs sans doute plus nécessaire d’y apporter une temporalité non plus. Nous n’en sommes plus capables à ce stade du roman.

Après avoir flotté un moment en direction de cet autre monde, celui des rêves et de la mort, Kafka réintègre le sien pour tenter de devenir « le garçon de 15 ans le plus courageux du monde réel ».

Dans Kafka sur le Rivage, le passé et l’avenir, l’étrange et le rationnel ne cessent de se croiser à chaque page ; la forêt en est le principal vecteur de ce malaise. Elle correspond à une épreuve initiatique, une façon de surmonter ses peurs et de renaitre sous une autre forme, plus aguerrie, plus forte. D’autres artistes contemporains utilisent la forêt comme cadre de leurs ouvres tel Kawase Naomi avec La Forêt de Mogari où celle-ci permet d’accepter l’idée d’une rupture, d’une forme de deuil.

On l’aura compris, Murakami est –  à l’instar de Hayao Miyazaki, avec ses plus grandes œuvres – un de ces artistes contemporains cherchant des réponses aux maux de la modernité dans les racines et les différentes cultures des habitants du Japon.

La forêt possède une place toute particulière dans l’imaginaire japonais. Elle est le lien entre le monde des hommes et celui des esprits, des kamis. La forêt est un lieu de vénération des esprits.

La forêt a longuement été étudiée par Yanagita Kunio, célèbre ethno folkloriste Japonais de la première moitié du XXe siècle. C’était un penseur idéaliste, passionné par le keisei saimin (« gouverner le monde d’une façon appropriée et soulager la souffrance du peuple ») et qui attachait donc une très grande importance à l’origine de son peuple. L’observation et l’étude de la forêt sont une méthode permettant de mieux comprendre les différences du peuple japonais ainsi que leurs légendes et leurs coutumes. Plus qu’une situation spatiale, la forêt évoque le temps (temps mêlé passé et présent).

L’Etat Nation, a souhaité un mouvement de modernisation entrainant une extinction des villages (exode rurale), une uniformisation et une destruction des forêts, conséquences du développement des rizières. Yanagita disait : « sans forêts profondes autour du sanctuaire nous ne serions pas incités à développer le sentiment du sacré ». Ce qui nous intéresse chez Yanagita, c’est son opposition entre le nord et le sud du pays. En effet, la population du Sud (immigrants qui ont introduit les techniques de la culture du riz dans l’archipel, et qui sont les ancêtres des Japonais actuels) glorifie la forêt en tant que sanctuaire et y vénère la nature, alors que celle du nord la considère comme le monde des esprits et le lieu où résident les Yamabito (l’homme des montagnes, habitant premier de l’archipel).

A l’instar de Yanagita, Murakami est de ceux qui souhaitent soulager la souffrance du peuple japonais. C’est d’ailleurs pourquoi il décide de rentrer au Japon (il vivait au Etats-Unis) à la suite du malaise de la société japonaise en cette terrible année 1995. C’est en effet cette année qu’a vu apparaître le séisme de Kôbe, (ville natale de Murakami), et l’attentat au gaz sarin dans le métro de Tokyo par la secte Aum.

La forêt est source de réponses mais s’y aventurer n’est pas sans conséquences. Comme le dit Ôshima, « la forêt est un autre monde à coté du notre, tu peux t’y aventurer, et en revenir sain et sauf, si tu fais attention. Mais si tu dépasses un certain point, tu n’en reviens jamais. ». C’est un labyrinthe, une métaphore, un voyage intérieur, quasi utérin.

Laisser un commentaire

Classé dans Uncategorized

Les délaissés du Japon 「日本のホームレス」

décalage...

Ce n’est pas encore tout à fait l’été mais déjà l’air y est étouffant. C’est par une de ces journées chaudes et humides que je décide, pour commencer mon reportage, de me rendre au parc de Ueno situé à deux pas de la prestigieuse université de Tôkyô. Pour avoir déjà visité les lieux, je sais que cet endroit sera source de rencontre avec les gens de la rue. Arrivé à la station JR (la SNCF japonaise, privatisée en 1987), je suis directement interpellé par deux hommes assis à même le sol à l’entrée du parc.

Le mieux fagoté des deux me tend une de ces fioles de saké bon marché que l’on trouve partout. Il est 10h30. Soit ! Il me parle un peu de lui, m’expliquant que son acolyte est à la rue, contrairement à lui, et qu’il l’aide occasionnellement en lui offrant  de quoi manger, boire et en lui proposant de temps en temps un bon bain chaud. Par ailleurs, il me fait comprendre qu’aujourd’hui vendredi, une soupe populaire a lieu dans l’enceinte du parc. On se quitte et je pénètre dans le jardin. Le parc accueil un nombre impressionnant de sans abris.

parc de Ueno

Je file en direction du Muséum national de Tokyo où tout près se déroule la soupe populaire en question. Elle est dirigée chaque vendredi par une association coréenne de confession chrétienne. Pas moins de 400 personnes sont rassemblées en attente de leur repas. Je discute avec « West River », un Japonais à vélo, venu lui aussi être témoin de cette scène pour le moins inhabituelle. Il me parle de la crise et de l’indifférence générale des Japonais à l’égard des ceux abattus par la pauvreté.

Hommes attendant la distribution de repas au parc Ueno

Je pars ensuite à la recherche des tentes bleues. De nombreux SDF vivent dans ces abris fait de bâches en vinyle de couleur azur que les Japonais aiment utiliser pour pique-niquer sous les cerisiers au printemps. Ces tentes blues – ou  青テント – ont, à l’instar de nos tentes Quechua le long du canal St Martin, fait la une de la presse nationale.

Une vingtaine de ces tentes sont regroupées sur les hauteurs du parc Ueno, légèrement à l’abri du regard des flâneurs.

tente bleue

Il est intéressant de noter à quel point ces cabanes de fortunes sont bien tenues. L’intérieur y est rangé et relativement propre. Pas une ordure ne traine aux alentours et il est même possible d’observer des parterres de fleurs devant certaines entrées. On y trouve souvent sur les flancs une collection de canette en aluminium amassée dans un très grand sac en plastique en vue d’être vendu au service de recyclage. C’est d’ailleurs un fait troublant : malgré la relative propreté des rues au, les poubelles y sont très rares à Tôkyô et la municipalité semble profiter de ces gens dans la misère pour faire des économies dans leur budget.

La suite de mon reportage me mène à Shinjuku. C’est dans cet immense quartier que je retrouve Tadayoshi Suzuki. Tadayoshi est professeur à l’université de Rikkyo et responsable de l’association « soup no kai » (スープの会). Les membres de cette association se retrouvent tout les samedi soir dans la gigantesque station de Shinjuku afin de distribuer un repas chaud, constitué de riz et de soupe miso, aux innombrables sans-abris de ce quartier fort animé. Il y a ce soir là en tout 24 bénévoles, principalement des étudiants. J’entame la conversation avec Shu, bénévole depuis 5 années ; puis avec Yukari, étudiante en sciences politiques, dont c’est la première expérience ce soir. Nous nous séparons en groupe de 4 à 5 membres  allant chacun vers un itinéraire précis. Mon équipe part à la rencontre des SDF localisés au sud ouest de la gare : le quartier des affaires et ses grands buildings. Les relations se révèlent très courtoises et nombreux sont ceux en attente de notre venue. En plus de la nourriture distribuée, nous écoutons un pan de leur histoire, nous dialoguons. Ces relations réchauffent tout autant que la soupe à vrai dire ; du moins, en été…

Des bénévoles de l'association "soup no kai" en pleine discussion

On observe dans le quartier d’Asakusa, tout près du célèbre temple Sensôji (浅草寺), la plus grande population de sans-abris de Tôkyô. Et cela n’a rien d’un hasard. Nous sommes en pleine « shitamachi » : la ville basse ; quartier populaire par excellence depuis l’époque d’Edo. En remontant la rivière Sumida vers le nord depuis Asakusa, nous arrivons sur l’un des quartiers les plus étonnant de cette ville : San’ya (三谷). Situé dans l’arrondissement de Arakawa-ku, ce « quartier-ghetto » contraste de par sa pauvreté avec les autres arrondissements de Tôkyô.

le quartier de san'ya

L’histoire de ce quartier remonte à la reconstruction du pays après la guerre. A cette époque, Tôkyô et son offre alléchante d’emplois attire les jeunes hommes des campagnes qui affluent en grande quantité et débarquent à la gare d’Ueno dans l’espoir de nourrir leur famille restée dans les provinces.

C’est dans les années 60 que le quartier de San’ya prend sa réelle identité. Avec les JO de 1964, la municipalité a besoin d’une grande quantité de main d’œuvre et ce sont majoritairement les gens du nord du pays (Kansai, Tohoku, Hokkaïdo) qui s’installeront dans des baraquements en bois. Misère, prostitution et alcool aidant, un grand nombre de ces travailleurs journaliers ne rentreront pas au domicile familial et continueront de résider dans ce quartier.

A l’éclatement de la bulle financière au début des années 90, une deuxième vague d’émigrants arrive à son tour à San’ya. En 1993, de grandes entreprises, telles Pioneer ou Nissan pour ne citer qu’elles, licencient des milliers de salariés.

C’est dans ce quartier de San’ya que je fais la connaissance de Kaizuka-san. Cet homme me réserve un accueil exemplaire et s’avère être un guide hors pair. Il est responsable du Johoku Rodo Fukuji Center : le centre social Johoku. Financé par la municipalité, ce centre est unique en son genre à Tokyo. Seules deux autres organisations semblables sont présentes dans les villes de Yokohama et Osaka. C’est dans un vieil immeuble des années 60 que Kaizuka-san et son équipe se donnent pour mission quotidienne de fournir aux plus démunis nourriture et hébergement, promulguer des soins, proposer de rares emplois et offrir vêtements et aides  aux démarches publiques. Ce n’est pas moins de 300 personnes qui viennent chaque jour, certains habitués depuis 1993. C’est à la suite des émeutes de 1960, particulièrement violentes dans ce quartier, que la municipalité a crée Le Johoku Center.

le Johoku Center

Kaizuka-san

vêtements propres délivrés par le centre Johoku

nourriture délivrée quotidiennement par le centre Johoku

pièce où sont affichés les différents emplois vacants

C’est encore à San’ya, à deux pâtés de maison du Johoku Center, que je rencontre Jean Le Beau, directeur du sanyukai. Cette association à but non lucratif fournit nourriture, soins médicaux et quelques chambres au loyer modéré dans une auberge refaite à neuf récemment. Né au Québec, il quitte son pays natal à l’âge de 27 ans avec la société missionnaire catholique dont il faisait partie et découvre le Japon qu’il ne quittera plus. Après avoir été garçon de café puis concessionnaire, et tout en apprenant le japonais, il se détache doucement de sa carrière de prêtre qui lui était destinée et intègre le sanyukai en tant que bénévole. Aujourd’hui, âgé de 65 ans, il compte bien rester  au Japon auprès de ces gens de la rue qu’il considère comme des membres  de sa propre famille.

La société japonaise établit une corrélation entre travail et identité sociale et si l’on perd son travail, on en perd quasiment ses droits. Jean Le Beau, tout comme Kaizuka-san, sont de ceux étant aux antipodes de cette idéologie ; ils m’apparaissent comme des joyaux dans cette société malade de sa modernité.

Liens :

-plus de photos sur : http://antoinelegastelois.blogspot.com

- Le centre Johoku (日本語) : http://homepage3.nifty.com/johoku/

-Sanyukai (english) : http://www.geocities.jp/world_of_510/english.html

10 Commentaires

Classé dans Uncategorized