Les délaissés du Japon 「日本のホームレス」

décalage...

Ce n’est pas encore tout à fait l’été mais déjà l’air y est étouffant. C’est par une de ces journées chaudes et humides que je décide, pour commencer mon reportage, de me rendre au parc de Ueno situé à deux pas de la prestigieuse université de Tôkyô. Pour avoir déjà visité les lieux, je sais que cet endroit sera source de rencontre avec les gens de la rue. Arrivé à la station JR (la SNCF japonaise, privatisée en 1987), je suis directement interpellé par deux hommes assis à même le sol à l’entrée du parc.

Le mieux fagoté des deux me tend une de ces fioles de saké bon marché que l’on trouve partout. Il est 10h30. Soit ! Il me parle un peu de lui, m’expliquant que son acolyte est à la rue, contrairement à lui, et qu’il l’aide occasionnellement en lui offrant  de quoi manger, boire et en lui proposant de temps en temps un bon bain chaud. Par ailleurs, il me fait comprendre qu’aujourd’hui vendredi, une soupe populaire a lieu dans l’enceinte du parc. On se quitte et je pénètre dans le jardin. Le parc accueil un nombre impressionnant de sans abris.

parc de Ueno

Je file en direction du Muséum national de Tokyo où tout près se déroule la soupe populaire en question. Elle est dirigée chaque vendredi par une association coréenne de confession chrétienne. Pas moins de 400 personnes sont rassemblées en attente de leur repas. Je discute avec « West River », un Japonais à vélo, venu lui aussi être témoin de cette scène pour le moins inhabituelle. Il me parle de la crise et de l’indifférence générale des Japonais à l’égard des ceux abattus par la pauvreté.

Hommes attendant la distribution de repas au parc Ueno

Je pars ensuite à la recherche des tentes bleues. De nombreux SDF vivent dans ces abris fait de bâches en vinyle de couleur azur que les Japonais aiment utiliser pour pique-niquer sous les cerisiers au printemps. Ces tentes blues – ou  青テント – ont, à l’instar de nos tentes Quechua le long du canal St Martin, fait la une de la presse nationale.

Une vingtaine de ces tentes sont regroupées sur les hauteurs du parc Ueno, légèrement à l’abri du regard des flâneurs.

tente bleue

Il est intéressant de noter à quel point ces cabanes de fortunes sont bien tenues. L’intérieur y est rangé et relativement propre. Pas une ordure ne traine aux alentours et il est même possible d’observer des parterres de fleurs devant certaines entrées. On y trouve souvent sur les flancs une collection de canette en aluminium amassée dans un très grand sac en plastique en vue d’être vendu au service de recyclage. C’est d’ailleurs un fait troublant : malgré la relative propreté des rues au, les poubelles y sont très rares à Tôkyô et la municipalité semble profiter de ces gens dans la misère pour faire des économies dans leur budget.

La suite de mon reportage me mène à Shinjuku. C’est dans cet immense quartier que je retrouve Tadayoshi Suzuki. Tadayoshi est professeur à l’université de Rikkyo et responsable de l’association « soup no kai » (スープの会). Les membres de cette association se retrouvent tout les samedi soir dans la gigantesque station de Shinjuku afin de distribuer un repas chaud, constitué de riz et de soupe miso, aux innombrables sans-abris de ce quartier fort animé. Il y a ce soir là en tout 24 bénévoles, principalement des étudiants. J’entame la conversation avec Shu, bénévole depuis 5 années ; puis avec Yukari, étudiante en sciences politiques, dont c’est la première expérience ce soir. Nous nous séparons en groupe de 4 à 5 membres  allant chacun vers un itinéraire précis. Mon équipe part à la rencontre des SDF localisés au sud ouest de la gare : le quartier des affaires et ses grands buildings. Les relations se révèlent très courtoises et nombreux sont ceux en attente de notre venue. En plus de la nourriture distribuée, nous écoutons un pan de leur histoire, nous dialoguons. Ces relations réchauffent tout autant que la soupe à vrai dire ; du moins, en été…

Des bénévoles de l'association "soup no kai" en pleine discussion

On observe dans le quartier d’Asakusa, tout près du célèbre temple Sensôji (浅草寺), la plus grande population de sans-abris de Tôkyô. Et cela n’a rien d’un hasard. Nous sommes en pleine « shitamachi » : la ville basse ; quartier populaire par excellence depuis l’époque d’Edo. En remontant la rivière Sumida vers le nord depuis Asakusa, nous arrivons sur l’un des quartiers les plus étonnant de cette ville : San’ya (三谷). Situé dans l’arrondissement de Arakawa-ku, ce « quartier-ghetto » contraste de par sa pauvreté avec les autres arrondissements de Tôkyô.

le quartier de san'ya

L’histoire de ce quartier remonte à la reconstruction du pays après la guerre. A cette époque, Tôkyô et son offre alléchante d’emplois attire les jeunes hommes des campagnes qui affluent en grande quantité et débarquent à la gare d’Ueno dans l’espoir de nourrir leur famille restée dans les provinces.

C’est dans les années 60 que le quartier de San’ya prend sa réelle identité. Avec les JO de 1964, la municipalité a besoin d’une grande quantité de main d’œuvre et ce sont majoritairement les gens du nord du pays (Kansai, Tohoku, Hokkaïdo) qui s’installeront dans des baraquements en bois. Misère, prostitution et alcool aidant, un grand nombre de ces travailleurs journaliers ne rentreront pas au domicile familial et continueront de résider dans ce quartier.

A l’éclatement de la bulle financière au début des années 90, une deuxième vague d’émigrants arrive à son tour à San’ya. En 1993, de grandes entreprises, telles Pioneer ou Nissan pour ne citer qu’elles, licencient des milliers de salariés.

C’est dans ce quartier de San’ya que je fais la connaissance de Kaizuka-san. Cet homme me réserve un accueil exemplaire et s’avère être un guide hors pair. Il est responsable du Johoku Rodo Fukuji Center : le centre social Johoku. Financé par la municipalité, ce centre est unique en son genre à Tokyo. Seules deux autres organisations semblables sont présentes dans les villes de Yokohama et Osaka. C’est dans un vieil immeuble des années 60 que Kaizuka-san et son équipe se donnent pour mission quotidienne de fournir aux plus démunis nourriture et hébergement, promulguer des soins, proposer de rares emplois et offrir vêtements et aides  aux démarches publiques. Ce n’est pas moins de 300 personnes qui viennent chaque jour, certains habitués depuis 1993. C’est à la suite des émeutes de 1960, particulièrement violentes dans ce quartier, que la municipalité a crée Le Johoku Center.

le Johoku Center

Kaizuka-san

vêtements propres délivrés par le centre Johoku

nourriture délivrée quotidiennement par le centre Johoku

pièce où sont affichés les différents emplois vacants

C’est encore à San’ya, à deux pâtés de maison du Johoku Center, que je rencontre Jean Le Beau, directeur du sanyukai. Cette association à but non lucratif fournit nourriture, soins médicaux et quelques chambres au loyer modéré dans une auberge refaite à neuf récemment. Né au Québec, il quitte son pays natal à l’âge de 27 ans avec la société missionnaire catholique dont il faisait partie et découvre le Japon qu’il ne quittera plus. Après avoir été garçon de café puis concessionnaire, et tout en apprenant le japonais, il se détache doucement de sa carrière de prêtre qui lui était destinée et intègre le sanyukai en tant que bénévole. Aujourd’hui, âgé de 65 ans, il compte bien rester  au Japon auprès de ces gens de la rue qu’il considère comme des membres  de sa propre famille.

La société japonaise établit une corrélation entre travail et identité sociale et si l’on perd son travail, on en perd quasiment ses droits. Jean Le Beau, tout comme Kaizuka-san, sont de ceux étant aux antipodes de cette idéologie ; ils m’apparaissent comme des joyaux dans cette société malade de sa modernité.

Liens :

-plus de photos sur : http://antoinelegastelois.blogspot.com

– Le centre Johoku (日本語) : http://homepage3.nifty.com/johoku/

-Sanyukai (english) : http://www.geocities.jp/world_of_510/english.html

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10 Commentaires

Classé dans Uncategorized

10 réponses à “Les délaissés du Japon 「日本のホームレス」

  1. DjCel

    Whaou, c’est vraiment bien ce petit reportage.
    Vraiment étrange ce peuple où bien le notre…

    DjCel From Paris

  2. Camille

    Article très intéressant. On sent ton implication et en même temps tu ne fagocites pas les constats par une prise de position déplacée.
    I like it ^^

  3. Mats Kitano

    Bonjour, je viens de lire ton article qui m’intéresse à plus d’un point. J’ai travaillé en tant que volontaire à Sanyukaï pendant 1 an en 2005. J’ai perdu toute les coordonnées de jean le beau que je souhaiterais recontacter. Je voulais donc savoir si tu avais son numéro de portable et si il t’était possible de me le communiquer.
    Merci beaucoup
    Philippe Bouthiere

  4. Estelle

    Bonjour Antoine !
    Je suis en ce moment en train d’écrire mon mémoire sur l’organisation socio-spatiale des sans-abris du parc de Ueno et j’ai pris un grand plaisir à lire ton article.
    J’ai entendu dire que Sanyukai n’existait plus mais je n’ai pas encore eu le temps d’aller à Sanya… Sais-tu comment je pourrais contacter Jean Le Beau ?
    En tout cas merci pour cet article !!!

    Estelle

  5. seb

    bonjour,j aimerais savoir si jean lebeau est quebecois francophone?

  6. seb

    je prevoit un voyage l annee prochaine a tokyo et j aurais aimé donner un coup de main a sanyukai quelques jours,j ai envoyé quelques mails mais aucune reponse ,l association existe toujours?peu etre n ont ils pas le temps de repondre avec toutes les « catastrophes » la bas?
    Si quelqu un as des nouvelles ,jen serais ravi.

  7. Tout dépend je pense de la langue dans laquelle tu as écris. Si c’est en français ou en anglais tu n’as à peu près aucune chance d’avoir une réponse, par contre cela devrait fonctionner en japonais. Le plus efficace pour toi serait probablement de téléphoner à Sanyukaï (c’est ce que j’avais fait). et de demander « Djan san » (=Jean San=jean Le Beau).
    Maintenant, cela fait un moment que Mr Le Beau parle de prendre sa retraite et fatalement ça va arriver un jour. Toutefois je pense que les derniers évènements vont le faire continuer encore un peu car comme il me l’avait dit: « Je ne peux pas les abandonner ».
    Bon courage à toi

  8. seb

    ok merci,je vais preparer mon voyage et au pire tenter de prendre contact sur place si ca ne marche pas par mail.

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