La forêt, Murakami et les Japonais. 「日本人の森林」

Couverture originale de "Kafka sur le Rivage" 「海辺のカフカ」.

Bonjour,

A l’occasion de mon départ imminent pour le Japon qui me mènera dans la campagne du Kansai, dans la préfecture de Shiga près du lac Biwa, laissez-moi vous présenter un extrait du dossier sur l’œuvre de Haruki Murakami « Kafka  sur le rivage » que j’ai rédigé l’année dernière. Cet extrait traite de la forêt. La forêt a en effet une place essentielle dans le roman de Murakami. Elle est aussi la colonne vertébrale de l’archipel nippon et occupe toujours une place importante dans le cœur de ses habitants.

(La lecture et la compréhension de cet article peuvent se faire même sans avoir lu le roman et sans craindre que l’histoire soit entièrement révélée.)

Bonne lecture.

La forêt

Lorsque l’on visite le Japon moderne, on peut être frappé par ce sentiment d’oppression que ses villes semblant ne jamais se terminer peuvent provoquer. Traversons la vaste plaine du Kantô depuis la préfecture de Tochigi au nord, jusqu’à celle de Shizuoka au sud, tout en traversant Tôkyô, et l’on ne verra aucune campagne telle que le conçoivent les Français. Tout au plus, quelques rizières de 1 ou 2 hectares borderont la route ici et là et feront office d’espaces verts.

Pourtant, le Japon, archipel volcanique par excellence, voit prés de 70 % de son territoire occupé par les montagnes. Celles-ci, sont dotées d’une riche et épaisse forêt qui ne laisse guère la place à de grandes agglomérations. Ce n’est pas un mythe, les 127 millions de Japonais sont bels et bien regroupés dans leur majeure partie sur les côtes. Comptons déjà 30 millions rien que pour la mégapole de Tôkyô. D’ailleurs il est troublant d’observer sur un support tel Google Earth – qui offre une représentation par vue satellite du territoire japonais – la fracture entre ces montagnes aux couleurs vertes intenses et les agglomérations japonaises, vastes tâches grisâtres.

La place de la forêt dans Kafka sur le Rivage est essentielle. Tout au long des 630 pages du roman, elle est le cadre d’évènements qui changeront la vie de nombre de ses protagonistes. Elle apparait dès les chapitres 2 et 4 dans un Japon plongé dans la guerre. Un rapport de l’armée américaine nous présente cet épisode étrange survenu en 1944 dans les montagnes de la préfecture de Yamanashi à l’ouest de Tôkyô où 16 enfants, en classe de nature, se retrouvent inconscient, proche d’un état léthargique. Parti alors chercher des champignons ; tous, à l’exception de leur professeur, perdent connaissance. « Leur corps étaient mous, caoutchouteux, (…)  ils semblaient suivre des yeux quelque chose qui nous échappaient. Pas un objet, mais un événement dont ils étaient témoins » (p.23) cite le directeur de la clinique la plus proche. Au fil des investigations, on écartera l’hypothèse de l’intoxication alimentaire ou des essais chimiques d’une expérience militaire. Mais l’explication de cet incident troublant ne nous sera jamais contée par l’auteur. Soit, on en retiendra le nom du petit Tanaka, seul enfant à être resté sérieusement dans cet étrange coma durant 3 semaines et à en avoir subi des séquelles, au point d’en oublier comment lire et écrire.

Ce Tanaka, nous le redécouvrons une bonne cinquantaine d’année plus tard, dans le corps d’un vieil homme sans réelle personnalité, ayant ni amis, ni mêmes souvenirs.

La forêt refait son apparition dans le roman prés de la ville de Kôchi dans le sud de Shikoku lorsque Ôshima amène Kafka dans sa résidence. Cette cabane est en effet située au cœur de la forêt dans une petite clairière. Ces 4 jours passés seul dans la forêt seront l’occasion pour Kafka d’entamer plus en profondeur son voyage intérieur, une initiation qui va dans la continuité de sa quête pour devenir le garçon de 15 ans le plus courageux du monde. Ici, la forêt n’est plus un lieu ayant « quelque chose d’intime, de grande sérénité » comme le décrivit l’enseignante de 1944 dans son interrogatoire. Elle est profonde, dangereuse, peuplée de « plantes inquiétantes dotées d’une véritable force physique, qui rependent leur souffle délétère sur les humains qui s’aventurent près d’elles, les fixent comme si elles avaient repérée une proie (…). » La forêt vit. Kafka se sent observé dans la nuit. « Cette forêt évoque une obscure magie préhistorique. Les arbres règnent sur ces bois, tout comme les créatures vivant au fond des océans règnent sur les abysses. » (p.181). Elle est un univers hostile à l’homme. Elle est d’ailleurs aussi hostile à la modernité qui la ronge par son avancée territoriale. Les occupations de Kafka lors de son séjour dans la cabane se limiteront à la lecture et l’écoute de son baladeur car la forêt ne souhaite pas la modernité ; aussi la radio et le téléphone portable n’y sont pas tolérés. Kafka comprend que la forêt a ses propres règles et qu’elle est prête à accepter des hôtes si ceux-ci les respectent.

C’est à la fin du roman, dans cette même forêt de Kôchi que l’histoire révèle (quelques uns) de ses secrets. Mais est-ce réellement la même forêt ? Il n’est d’ailleurs sans doute plus nécessaire d’y apporter une temporalité non plus. Nous n’en sommes plus capables à ce stade du roman.

Après avoir flotté un moment en direction de cet autre monde, celui des rêves et de la mort, Kafka réintègre le sien pour tenter de devenir « le garçon de 15 ans le plus courageux du monde réel ».

Dans Kafka sur le Rivage, le passé et l’avenir, l’étrange et le rationnel ne cessent de se croiser à chaque page ; la forêt en est le principal vecteur de ce malaise. Elle correspond à une épreuve initiatique, une façon de surmonter ses peurs et de renaitre sous une autre forme, plus aguerrie, plus forte. D’autres artistes contemporains utilisent la forêt comme cadre de leurs ouvres tel Kawase Naomi avec La Forêt de Mogari où celle-ci permet d’accepter l’idée d’une rupture, d’une forme de deuil.

On l’aura compris, Murakami est –  à l’instar de Hayao Miyazaki, avec ses plus grandes œuvres – un de ces artistes contemporains cherchant des réponses aux maux de la modernité dans les racines et les différentes cultures des habitants du Japon.

La forêt possède une place toute particulière dans l’imaginaire japonais. Elle est le lien entre le monde des hommes et celui des esprits, des kamis. La forêt est un lieu de vénération des esprits.

La forêt a longuement été étudiée par Yanagita Kunio, célèbre ethno folkloriste Japonais de la première moitié du XXe siècle. C’était un penseur idéaliste, passionné par le keisei saimin (« gouverner le monde d’une façon appropriée et soulager la souffrance du peuple ») et qui attachait donc une très grande importance à l’origine de son peuple. L’observation et l’étude de la forêt sont une méthode permettant de mieux comprendre les différences du peuple japonais ainsi que leurs légendes et leurs coutumes. Plus qu’une situation spatiale, la forêt évoque le temps (temps mêlé passé et présent).

L’Etat Nation, a souhaité un mouvement de modernisation entrainant une extinction des villages (exode rurale), une uniformisation et une destruction des forêts, conséquences du développement des rizières. Yanagita disait : « sans forêts profondes autour du sanctuaire nous ne serions pas incités à développer le sentiment du sacré ». Ce qui nous intéresse chez Yanagita, c’est son opposition entre le nord et le sud du pays. En effet, la population du Sud (immigrants qui ont introduit les techniques de la culture du riz dans l’archipel, et qui sont les ancêtres des Japonais actuels) glorifie la forêt en tant que sanctuaire et y vénère la nature, alors que celle du nord la considère comme le monde des esprits et le lieu où résident les Yamabito (l’homme des montagnes, habitant premier de l’archipel).

A l’instar de Yanagita, Murakami est de ceux qui souhaitent soulager la souffrance du peuple japonais. C’est d’ailleurs pourquoi il décide de rentrer au Japon (il vivait au Etats-Unis) à la suite du malaise de la société japonaise en cette terrible année 1995. C’est en effet cette année qu’a vu apparaître le séisme de Kôbe, (ville natale de Murakami), et l’attentat au gaz sarin dans le métro de Tokyo par la secte Aum.

La forêt est source de réponses mais s’y aventurer n’est pas sans conséquences. Comme le dit Ôshima, « la forêt est un autre monde à coté du notre, tu peux t’y aventurer, et en revenir sain et sauf, si tu fais attention. Mais si tu dépasses un certain point, tu n’en reviens jamais. ». C’est un labyrinthe, une métaphore, un voyage intérieur, quasi utérin.

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1 commentaire

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Une réponse à “La forêt, Murakami et les Japonais. 「日本人の森林」

  1. Bruno

    Bonjour
    J’ai entendu dans une émission de radio qu’il existait une expression au Japon pour désigner l’amour (l’esprit, l’appel, le sentiment…) de la forêt. Mais je l’ai oublié. Le connaitriez-vous ?

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